Avis de l’Académie des technologies sur la PPE3 : même au niveau actuel, les ENR électriques posent déjà des problèmes majeurs et leurs coûts complets doivent être évalués

07/11/2025

L'Académie des Technologies dans sa contribution à la PPE3 met en garde contre le développement des ENR électriques non justifié par la demande, particulièrement l'éolien offshore flottant, s'étonne des résultats des appels d'offre et des tarifs français et demande une plus grande transparence. L'Académie appelle à l'estimation sincère des coûts complets des ENR et estime qu'elles doivent prendre en charge l'ensemble de leurs externalités négatives , et par exemple, des écrêtements sans compensation. L'éolien flottant est à déprioritiser. 1) La politique énergétique, c'est la réduction des gaz à effet de serre, mais aussi la souveraineté et la compétitivité : 2) Une politique européenne qui impose à la France des contraintes indues, non pertinentes et pénalisantes : fixer des objectifs de décarbonation et pas d'ENR (neutralité technologique); 3) Une France plus vertueuse et plus résiliente dans une Europe qui l'est moins ; 4) Les énergies électriques intermittentes désorganisent déjà le réseau électrique et doivent être écrêtées sans rémunération ; 5) Éolien offshore : grosses incertitudes, des tarifs français surprenamment bas en comparaison des tarifs étrangers( un tiers) , appel à la transparence des appels d'offre de la CRE et à la prise en compte des coûts complets, l'éolien flottant à déprioritiser ; 6) Baisser les taxes sur l'électricité, ne pas produire plus de besoin : centres de données et climatisations déjà couverts ; 7) Recommandations finales : tenir compte des couts complets et du coût de la tonne de CO2 évitée.   Lien (Pour une politique française et européenne de l'énergie ambitieuse et réaliste)

1)La politique énergétique, c'est la réduction des gaz à effet de serre, mais aussi la souveraineté et la compétitivité

« La politique énergétique ne saurait se limiter à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et, effectivement, la PPE 3 mentionne deux autres objectifs de la politique énergétique : la souveraineté et la compétitivité. Ils ne sont cependant pas précisément définis ni quantifiés par cette PPE, mais devraient nécessairement être pris en compte dans la construction d'une stratégie énergétique. » « L'Académie des technologies souligne sa conviction que l'objectif de décarbonation, essentiel pour les jeunes générations d'aujourd'hui et demain, doit être considéré sous tous les aspects climatiques, économiques et sociaux pour être partagé et efficacement mis en oeuvre"

2) Une politique européenne qui impose à la France des contraintes indues, non pertinentes et pénalisantes : fixer des objectifs de décarbonation et pas d'ENR (neutralité technologique)

« Depuis que l'énergie fait partie des compétences de l'Union européenne (traité de Lisbonne adopté en 2007, entré en vigueur en 2009 et en 2014 pour la mise en oeuvre progressive de la règle de double majorité en substitution à l'unanimité), la politique énergétique française est fortement liée à la politique fixée au niveau européen. Le Green deal (Pacte vert) comporte une trentaine de règlements, directives, et actes délégués par lesquels les pays membres se sont donné des objectifs quantitatifs très précis dans de multiples domaines (trajectoire de décroissance des émissions de CO2 ; diminution des consommations énergétiques ; part des énergies renouvelables dans le mix énergétique [directive RED III] ; définition des carburants d'origine non biologique [RFNBO – carburants liquides décarbonés produits par synthèse de CO2 et hydrogène] ; obligations d'utiliser des carburants d'origine biologique et non biologique dans le maritime et l'aviation ; d'établissement des diagnostics de performance énergétique ; soutien au développement et à l'industrialisation de technologies critiques pour la décarbonation, etc.). »

« Le prix de gros de l'électricité est d'environ 45 % plus élevé en Europe qu'aux États-Unis, et 60 % plus élevé qu'en Chine. »

« L'Académie des technologies a rappelé dans un avis de 2023 que le Pacte vert impose un mix énergétique comprenant 42,5 % d'énergies renouvelables, et donc une très forte croissance des énergies solaires et éoliennes, à l'encontre du principe de neutralité technologique (pas d'interférence de l'Union dans les choix de mix énergétique des États membres). L'Académie recommandait que le mix énergétique soit déterminé au regard de l'objectif de décarbonation et de la minimisation des coûts complets sans exclure le nucléaire. »

« De surcroît, la politique énergétique européenne, qui ne se donne aucun objectif d'indépendance énergétique, mais un objectif très imprécis de « sécurité », a révélé ses limites à l'occasion de la guerre en Ukraine. Les citoyens et les entreprises de l'Union ont payé très cher leur dépendance au gaz russe. »

3) Une France plus vertueuse et plus résiliente dans une Europe qui l'est moins

« La dépendance de l'Union européenne aux importations d'énergies fossiles augmente régulièrement ; elle est passée de 52 % en 1990 à 64 % en 2022 pour l'ensemble de ces énergies, et de 66 % en 2000 à 98 % en 2022 pour le gaz naturel. Dans un contexte géopolitique qui se tend, cette dépendance est une fragilité alors que les États-Unis sont devenus excédentaires en énergie (toutes formes confondues) en une génération, et que la Chine a une politique très active pour réduire sa dépendance. »

« La France est plus résiliente que l'Union : après s'être accrue au début des années 1970, essentiellement du fait de la réduction de l'extraction de charbon, la dépendance française se réduit nettement dans les années 1980 avec la mise en service du programme nucléaire.

De 1970 à 2023, le taux de dépendance énergétique de la France s'est réduit de 67 % à 43 %, son minimum historique.

De 2013 à 2023, le coût de la vie en France (Indice Insee des prix à la consommation) a augmenté de 20,2 % ; dans le même temps, les prix du gaz et de l'électricité payés par les particuliers (abonnement de 6 kVa pour l'électricité y compris les taxes, le financement de l'extension du réseau de transport et le soutien aux énergies renouvelables) ont augmenté respectivement de 60 % et de 114 %.

La France est plus vertueuse que la moyenne de l'Europe pour la part d'énergie fossile dans sa production électrique, mais aussi pour sa production de chaleur et sa demande finale d'énergie. Il en résulte que réduire de 55 % ses émissions de GES en 2030 par rapport à 1990 est plus difficile à atteindre par la France que par l'Europe pour deux raisons :

Ayant décarboné son électricité plus tôt que la plupart des pays européens son réservoir de progrès pour décarboner sa production électrique est quasi épuisé. Il lui reste donc le réservoir de l'électrification des usages, autrement plus lent et plus difficile à réaliser . L'électrification des mobilités routières est nécessairement lente, partout en Europe, car elle est liée au renouvellement du parc des véhicules. C'est donc un gros potentiel de décarbonation, mais qui peut difficilement aller plus vite que le rythme européen «

4) Les énergies électriques intermittentes désorganisent déjà le réseau électrique et doivent être écrêtées sans rémunération

« Les énergies intermittentes qui entrainent, pendant les périodes de surproduction d'électricité, des prix spots négatifs, doivent pouvoir être écrêtées ou arrêtées en cas de surproduction, ceci sans rémunération comme c'est le cas du nucléaire. Sous cette hypothèse, l'ordre d'appel doit bien être celui du coût marginal le plus faible (l'hydraulique et le nucléaire pouvant utiliser leurs capacités de modulation pour produire lors des périodes de prix élevé).

Les parts croissantes d'énergies renouvelables non pilotables dans le mix électrique ont des conséquences d'ores et déjà évidentes, même aux niveaux actuels de pénétration. Trois graphiques présentés en annexe illustrent la volatilité quotidienne des prix, fortement croissante, l'éviction des énergies pilotables par les énergies non pilotables et la multiplication des épisodes de prix négatifs.

Ces graphiques démontrent la nécessité d'une plus grande coordination entre la croissance de la production de l'électricité intermittente et la croissance de la demande, et d'une meilleure prise en compte des impacts de chaque filière sur le système électrique complet (stockages, transport, effacements, sécurité du réseau, etc.) ; les filières devront progressivement contribuer aux coûts qu'elles induisent sur le système. »

5) Éolien offshore : grosses incertitudes, des tarifs français surprenamment bas en comparaison des tarifs étrangers ( un tiers) ,appel à la transparence des appels d'offre de la CRE et à la prise en compte des couts complets, l'éolien flottant à déprioritiser

Depuis le deuxième semestre 2023, le marché de l'éolien fait face à plusieurs incertitudes (appel d'offres infructueux en Grande-Bretagne en 2023 et à succès très limité en 2024 ; annulation des grands projets engagés aux États-Unis ; problèmes techniques sériels rencontrés sur les éoliennes Gamesa (rachetées par Siemens Energy). Les capitalisations boursières des danois Ørsted, leader européen du développement de parcs offshore et Vestas, leader mondial de la fabrication et installation d'éoliennes, ont chuté de 70 % et 30 % en un an.

D'un autre côté, la technologie continue à progresser vers le gigantisme avec l'annonce par Dongfang Electric de l'installation d'une éolienne en mer de 26 MW (les éoliennes de 10 MW sont actuellement dans la gamme haute de puissance).

Cependant, les difficultés sans doute conjoncturelles du secteur induisent actuellement des hausses de prix significatives. Selon une analyse approfondie de Reuters, « Les parcs éoliens en mer ont maintenant un coût global moyen de 230 $ par mégawatt-heure (MWh) – en hausse de 30 % à 40 % au cours des deux dernières années et plus de trois fois la moyenne de 75 $/MWh pour les installations terrestres». Ces évaluations sont cohérentes avec les prix de référence (strike price ou prix d'exercice) proposés par le Gouvernement britannique pour l'allocation en cours de nouveaux champs pour 7 à 10 GW.

Ces évaluations britanniques proviennent d'une consultation effective ; leur comparaison aux hypothèses de la Direction générale de l'énergie et du climat présentées dans le cadre du débat public Planification de l'espace maritime laisse perplexe. En effet les estimations de la DGEC sont de l'ordre du tiers à la moitié de celles de son homologue britannique.

La PPE 3 prévoit la production de 71 TWh d'éolien mer en 2035 ; il serait prudent de développer l'éolien terrestre et posé en priorité alors que la programmation envisagée laisse une bonne place à l'éolien flottant.

Il serait souhaitable qu'il y ait une totale transparence des résultats des appels d'offres de la CRE (Capex initial et révisions), tant pour les grandes installations solaires que pour les parcs éoliens, comme c'est le cas au Royaume-Uni : c'est une des conditions importantes de l'acceptation publique.

6) Baisser les taxes sur l'électricité, ne pas produire plus de besoin : centres de données et climatisations déjà couverts

« Au total, l'électricité produite et distribuée supporte 47 % de taxes à comparer aux billets d'avion qui ne sup­portent pas la TVA et aux soutes maritimes et aériennes (kérosène) qui ne supportent aucune taxe. Les droits d'accise sur l'électricité sont près du double de ceux supportés par le gaz (par kWh) : la fiscalité de l'énergie devrait être profondément repensée pour inciter à l'utilisation de l'électricité pour la décarbonation. »

« Les centres de données : La croissance de l'intelligence artificielle, du data mining et des processus sécuritaires, tels que les cryptomonnaies, laisse présager une augmentation significative de la demande électrique permettant de les alimenter. Selon RTE63, la demande d'électricité pourrait atteindre 23 à 28 TWh en 2035. Il s'agit d'une demande significative, mais les puissances installées actuellement sont très supérieures aux puissances appelées. La demande pourrait être plus importante si les facteurs de charge des centres de données augmentaient. Ces centres de données sont très consommateurs d'eau pour le refroidissement. L'ARCEP a déjà constaté une hausse de 20 % de la consommation d'eau par les data centers en France en 2022, même si cette consommation était encore modeste. »

Climatisation : RTE prévoit dans sa prospective très approfondie Futurs énergétiques 2050 que le besoin de climatisation dû au réchauffement climatique par lui-même affectera la demande de chauffage à l'horizon 2050. L'impact net est faible, puisque l'installation de climatiseurs réversibles mène à des économies pendant la période de chauffage (- 7 TWh pour le chauffage ; + 6 TWh pour la climatisation avec, par contre, des impacts sur les pics de puissance).

Les besoins de climatisation et des data centers paraissent couverts dans les scénarios RTE : Cependant et paradoxalement, la demande d'électricité peine à décoller ; le mix énergétique devra être ajusté à court terme en fonction de trois critères : la croissance de la demande, le coût complet (coûts systèmes inclus) des différentes énergies et les enjeux de souveraineté (dont l'industrialisation en Europe et France des technologies à mettre en oeuvre). Il conviendra donc de synchroniser le développement des énergies solaires et éoliennes avec la croissance de la demande compte-tenu du parc de production bas-carbone existant (nucléaire, hydraulique).

7 ) Recommandations finales : tenir compte des couts complets et du coût de la tonne de CO2 évitée

1)Une énergie d'un coût abordable : tenir compte des coûts complets : l'objectif net zéro carbone est essentiel et les leviers requis pour y parvenir doivent prendre en compte l'impérieuse nécessité d'assurer à nos concitoyens, à notre économie et aux générations futures l'accès à une énergie d'un coût abordable. Ceci suppose de connaître, mettre en évidence et tenir compte des coûts complets actuels et raisonnablement prévisibles des différentes énergies décarbonées (y compris les coûts systémiques d'intégration dans les réseaux et de gestion de l'intermittence), afin de disposer d'un un mix décarboné à coût minimal. Par exemple, le mix éolien flottant/éolien posé en mer/éolien terrestre est-il optimal ?

2) Un signal prix et une fiscalité orientés CO2. La fiscalité de l'énergie doit être repensée pour inciter à l'utilisation de l'électricité décarbonée. 3) Une action publique prenant en compte la dimension systémique : les coûts complets d'abattement devraient être utilisés comme guide à l'affectation des aides publiques. 4)La maîtrise du prix de gros de l'électricité doit être un objectif majeur de la politique française ; 5) Des enjeux nouveaux de souveraineté ; 6) Une action publique cohérente ; 7) Une neutralité technologique européenne ; 8) Une politique industrielle doit accompagner la décarbonation  

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